Interview - Neal Sugarman

Jeudi 3 Mai 2012

Daptone, c'est avant tout un agencement de lettres qui procure un plaisir non dissimulé quand on les prononce.
Ce label fondé par Neal Sugarman et Gabe Roth s'est imposé durant ces dix dernières années comme l'une des meilleures références (peut-être la meilleure) soul/funk/afro-beat. Depuis leur quartier général de Brooklyn, ils pilonnent en analogique le monde de bombes sonores portant différents noms tels que Sharon Jones, Lee Fields, Charles Bradley et Naomi Shelton. Afin de fêter dignement ces dix ans de bons et loyaux services envers la bonne musique, Daptone nous a envoyé l'un des généraux en chef, Neal Sugarman. Oui oui l'homme sucré ! Car c'est bien de sucre que l'homme et son acolyte nous distillent dans les oreilles depuis la création du label. Un label qui fait déjà parti des plus grands. Il est revenu avec nous sur ces dix ans de convulsions funky et de soul profonde.


Neal Sugarman
Neal Sugarman
Wegofunk : On connait quelques anecdotes sur les débuts de Daptone (tout le monde a aidé a construire les studios) mais quel était votre état d'esprit quand vous avez commencé cette aventure sonore ? 

Neal Sugarman : "Excitant" est ce qui me vient tout de suite à l'esprit mais ce n'était pas totalement nouveau pour moi. J'avais déjà une petite expérience du milieu grace à Desco Records que Gabe (Roth) avait fondé mais aussi de par les tournées avec les Sugarman 3 ou le fait que j'étais le manager du groupe. Au début Gabe recherchait un nouveau local pour entreposer les disques mais il ne l'a jamais trouvé, ce n'est qu'après que l'on a commencé à évoquer l'idée de créer un nouveau label. On était tous musiciens, on voulait faire plus de concert et la création d'une nouvelle maison de disque nous permettait de relier toutes ces activité ensemble. Les débuts de Daptone étaient vraiment sympas, on avancait à notre rythme. Il y avait cette intimité avec Gabe qui a quelque peu disparue aujourd'hui de par le plus grand nombre de personne impliqués dans ce projet. On connaissait alors les joies simples de vendre nos premiers 45 t, il y avait à l'époque une certaine insousciance. Par exemple vendre un disque de Sharon aujourd'hui n'a plus la même valeur pour nous que ses premiers disques vendus. On faisait toutes les étapes d'un disque ensemble de la pochette à la commercialisation, on attachait énormément d'importance à chaque disque. On avait un peu l'impression d'assister à un accouchement quand on voyait arriver nos premiers 45t. 


W : Créer son propore label peut ressembler au parcours du combattant, particulièrement quand on fait du funk ou de la soul. Avez-vous envisagé d'abandonner durant les premières années 

N. Sugarman : Pour nous Daptone a toujours été un challenge quotidien. Je n'ai pas ce souvenir d'avoir voulu abandonner mais c'est vrai que nous avons connu quelques soucis. Du fait de la petite taille de notre structure, certains distributeurs tardaient à nous payer nos disques quand certains ne payaient même pas. Cet argent était vital pour la suite de nos productions, on produisait un nouveau disque sur les fonds du précédent donc tout retard ou non-paiement handicapait la production des prochaines galettes. Nous n'étions pas une priorité pour eux et je me suis alors rendu compte de toute la difficulté, parfois la peine, de tenir un petit label. A partir du moment où l'on vendait de plus en plus de disques, tout devenait plus facile. Si les distributeurs avaient du retard dans la trésorerie alors ils ne pouvaient plus distribuer de Daptone ou de Sharon Jones. Mais pour arriver à ce résultat ce fut une bataille quotidienne et maintenant nous avons un public qui nous suit, nous sommes désormais plus sereins.

Interview - Neal Sugarman
W : Comment expliquez-vous cette surprenante agrégation de bons musiciens/producteurs autour de Daptone tels que vous, Scone, Gabe Roth, Tom Brenneck ou Leon Michels pour ne citer qu’eux ?

N. Sugarman : C’est vrai qu’avec le recul c’est surprenant et c’est l’une des meilleures parties de l’histoire de Daptone. On pourrait d'ailleurs en citer pleins d’autres comme Dave Guy ou Victor Axelrod qui était l’organiste des Dap et qui a fini par rejoindre Antibalas. Je dirais que nous sommes un peu snob dans notre manière de jouer ou de produire et c'est ce qui fait notre charme je pense. Par exemple j’ai rencontré Scone car je cherchais un organiste avec un jeu particulier. Son son était sale, pas trop rapide et il savait placer ses notes au bon moment, entre nous c’était évident. Pour les Dap-Kings, le groupe a grandit et différentes personnes sont arrivées mais toujours avec cet état d'esprit "daptonien". Tom Brenneck était ce jeune organiste de Staten Island, pas mauvais au demeurant mais dès qu'on l'a entendu gratter la guitare, on a décidé d’avoir deux guitaristes. Il était particulièrement à l’écoute de Gabe sur les techniques d’enregistrement et au fur et à mesure il est devenu ce grand producteur que l’on connaît. Les Dap-Kings permettent aux musiciens de s'épanouir et de prendre leur envol. Je pense que c’est le passé, le présent et le futur du label de perpétuer ce son en mettant en avant de nouveaux musiciens ou chanteurs. Sharon a commencé de cette manière. Nous jouons avec un état d’esprit commun qui fait que nous formons presque une famille.
 

W : Justement pouvez-nous raconter comment vous avez rencontré les Lee Fields, Sharon Jones ou Charles Bradley ?

N. Sugarman : Sharon Jones était backing vocal chez Desco quand Gabe enregistrait des morceaux pour Lee Fields. Elle avait une telle énergie, une telle volonté d’avoir ses propres morceaux. Dès les premières sessions elle nous a vraiment impressionné et le reste appartient désormais à l’histoire. Charles Bradley nous a été recommandé par un des musiciens de Naomi Shelton. C’était un grand fan de James Brown dont il chantait les chansons en concert. On l’avait invité sur un des premiers titres des Sugarman 3, Take It as It Come. C'est après ça qu'on l'a appellé l’« animal », « the mighty animal ». C’était ahurissant quand j’y repense. Pour Naomi c’est la même chose, elle chantait dans des clubs puis a enchainé avec Sharon avant de faire son propre album sous la direction de Scone. C’est drôle de voir que sur un des tous premiers Sugarman 3 pour Daptone il y avait déjà Charles, Lee et Naomi qui sont tous devenu des chanteurs à part entière. 
 

W : Est-ce que des majors ont déjà essayé de débaucher vos chanteurs qui ont maintenant une plus grande reconnaissance et un public ?

N. Sugarman : Non, pour la simple et bonne raison qu’ils ne sauraient pas quoi en faire. Je suis d’ailleurs persuadé qu’ils n’en reviennent toujours pas que Sharon Jones ait pu vendre autant de disques. Il y a aussi le fait que moi et Gabe sommes intimement liés au groupe et au label donc ce serait compliqué pour eux de prendre tout le monde ou de ne prendre que Sharon.

Neal Sugarman
Neal Sugarman
W : Le terme retro est à la mode quand il s’agit de qualifier votre son ou tout simplement les groupes qui font la même musique que vous. Qu’en pensez-vous ?

N. Sugarman : Je n'aime pas ce terme et pourquoi cela ne s’applique qu’à la soul ? Je n’entends jamais parler de folk retro ou de jazz retro. La soul représente pour moi quelque chose de profond, cela touche énormément de gens, c’est comme une institution, comme peut-être la folk. On n’essaye pas de recréer un style, on joue ce que l’on aime. On parle maintenant des années 80 comme une époque vintage, les gens passent à autre chose de plus en plus rapidement aujourd’hui.


W : Si vous deviez citer quelques producteurs qui vous ont influencé dans l'élaboration de ce son Daptone ? 

N. Sugarman : Steve Cropper de Stax, Willie Mitchell de Hi Records ou Johnny Pate. Pour moi ces trois là savaient allier la simplicité à la perfection, ce qu'on a toujours essayé de faire.


W : Justement le son de Daptone est particulier et bon nombre de producteurs par le passé l'ont plébiscité  à l'image de Mark Ronson. Mais avez-vous refusé d’autres demandes plus saugrenues ? 

N. Sugarman : Nous avons refusé pas mal de projets en effet et on continue encore. Ce qu’ils veulent la plupart du temps, c’est uniquement le nom Daptone. On ne se voit pas travailler avec Michael Buble par exemple. Pour Mark Ronson, c’était différent, on aime énormément sa musique et c’est devenu un ami par la suite, il a utilisé les Dap-Kings comme un instrument pour modeler son son. 
 

W : Quel est votre meilleur et pire souvenir en dix ans de Daptone ?

N. Sugarman : Il y en a tellement mais si je dois en retenir un ce serait le moment où l'on voit arriver le camion de livraison, déchargeant les cartons de nos premiers 45 T. Tu en ouvres un au hasard, tu le mets dans la platine et … (moment de pleine béatitude). Mais je peux aussi te parler de Charles Bradley, voir ce mec de 62 ans dont la véritable carrière ne commence seulement qu'aujourd'hui ou Sharon sont tout autant de grandes fiertés. Les après-midi d’été passées à enregistrer avec l’équipe, manger ensemble sont aussi de très bons souvenirs, les moments de bonheur chez Daptone sont des choses simples finalement. Les moments les plus pénibles prennent souvent la forme d’un avocat, pas pour des affaires sérieuses. Mais enregistrer un disque n’a strictement rien à voir avec la rédaction d’un contrat sur le plan émotionnel, ça me donne des nausées mais il en faut pour protéger les artistes

 
W : Comment voyez-vous Daptone et son futur ? 

N. Sugarman : Aujourd’hui j'ai une vision plus claire que par le passé sur notre capacité à faire des projets. Nous avons une belle écurie d’artistes que l’on peut encore énormément développer. Depuis le début, les ventes du nouvel album d'un artiste sont toujours meilleures que le précédent, on va donc essayer de perpétuer cette tradition. On a enfin une meilleure compréhension du business, le Daptone Store en ligne est un des projets que l’on veut aussi voir grandir afin d’être plus près de nos fans. On pense que le futur passe par des labels plus proches de leurs auditeurs, avec une relation plus directe. C'est ce qu'on va essayer de faire dans le futur.

Daptone : House of Soul
Daptone : House of Soul
W : En tant que label indépendant, quel est votre sentiment sur le monde de la musique en général, cette crise dont on parle souvent ? 

N. Sugarman : Il y a un gros problème de créativité de la part des majors, ils ne cessent de regarder par dessus leurs épaules pour voir ce qui marche et tenter de faire la même chose. Ils imposent aux artistes leurs manières de faire au lieu de les écouter quand ce n’est pas les artistes qui manquent cruellement de personnalité, seulement attirés par l’argent et la gloriole. Chez Daptone, on essaye toujours de faire que le prochain disque soit meilleur que le précédent, on enregistre les disques comme nous pensons qu’ils doivent être faits, nous adaptons nos décisions en fonction de notre marché. Il y a une évolution dans chaque artiste que nous produisons que ce soit pour Sharon ou Charles Bradley dont l’enregistrement du nouvel album a été plus confortable que le premier, on a pris un pied immense à faire ce second opus et j'ai vraiment hâte qu'il sorte.


W : Et sur le développement des supports ? 

N. Sugarman : Je ne pense pas que le digital soit une solution durable, il y aura selon moi toujours un support physique. Le CD n’est pas non plus ma tasse de thé, ce que j’aimerai c'est qu’il y ait un code digital sur les Lp pour pouvoir les mettre sur un walkman, conservant le son originel du Lp. Je n’utilise pas Spotify personnellement mais je pense qu’ils vont devenir le futur de la radio en quelque sorte même si c’est déjà un peu le même principe. C’est une radio « on demand » comme Youtube peut servir à regarder des séries. Concernant le format, le CD avait déjà tout foutu en l’air avec une qualité discutable. La durée est insensée, 80 minutes ? C’est n’importe quoi. Cinquante minutes et 10 chansons suffisent pour faire un très bon album. Sur un CD, tu n’as juste qu’à mettre lecture ou random et c’est parti. Avec un Lp, tu dois le retourner pour écouter la face B, tu es plus attentif. On se met en quatre pour faire quelque chose de bien que ce soit dans l’enchainement des titres ou de la pochette, on aime que ça se voit.


Propos recueillis en mars 2012
Merci à Differ-Ant. 


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