Interview - Keb Darge

Vendredi 1 Octobre 2004

Une fois quitte le minuscule centre-ville qui s'articule autour de Regent's Street et Oxford Circus, Londres n'est finalement qu'une vaste banlieue. Un paysage gris et monotone où se succèdent des pubs, des petits immeubles en brique rouge et des stades de foot, des pubs, des petits immeubles en brique rouge et des stades de foot… Sans oublier le ciel éternellement gris et les routes embouitellées par des cortèges d'imbéciles qui conduisent tous du mauvais côté. C 'est à quelques blocs du stade mythique des Gunners d'Arsenal, à l'angle d'une de ces rues maussades que Keb Darge habite. Le quartier ne craint pas vraiment, mais il n'enchante pas non plus. Sur un banc, une vieille à la peu plus blanche qu'une aspirine se goinfre d'un fish and chips enveloppé dans un papier journal. Des Pakistanais dealent des cartouches de malboro à la sortie du Mc Do. Je passe sous un échafaudage, sonne à l'interphone d'un de ces petits immeubles en briques rouges et grimpe l'escalier étriqué à la décoration approximative (des photos d'animaux sauvages, de footballeurs, de paysages polaires et de… Keb Darge, nous sommes sur la bonne voie Patrick !). La porte s'ouvre sur un type à l'air rustre, chauve comme une boule de billard. On jurerait cette tronche évadée d'un film de Tarantino ou d'un roman de Bukowski. Keb Darge ? Hell Yeah ! Grogne-t-il avec un accent plus épais que le brouillard à Glasgow. Plus aimable qu'il n'y paraît, il prépare du thé pendant que je m'installe dans la petite chambre de son loft en travaux. Parquet en bois, cheminée, playstation 2, bibliothèque remplie de livres d'histoire, et une collection de vynils moins impressionnante qu'on pouvait s'y attendre. " J'ai divorcé deux fois. Ça m'a couté plusieurs dizaines de milliers de pounds que j'ai payé en vendant mes disques, toute ma collection de Northern Soul y est passée. "
Avant de devenir une légende vivante de la musique funk, cet ex-dealer de came fut d'abord reconnu comme le meilleur DJ de Northern Soul de l'île anglo-saxonne. Né en 1957, il eut le temps de se faire un nom dans le monde de la nuit à une époque où je n'étais moi-même qu'un heureux projet dans le slip de papa. Emporté par le tourbillon d'une vie cataclysmique de Miami au Japon, il finit par atterrir à Londres, puis rencontre les fondateurs du label BBE qui lui proposent d'écrémer ces vieilles galettes sur des compilations désormais classiques : " Jazz Spectrum ", " Soul Spectrum ", " Funk Spectrum ", " Legendary Deep Funk "… Au tracklisting de ces disques brillants, aucun titre de Marlena Shaw, ni des Isley Brothers, encore moins de Marvin Gaye. Si Keb Darge est devenu aujourd'hui célèbre, si on le réclame sur tous les dancefloors de la planète, c'est parce que les connaisseurs savent bien que ce type possède des disques ultra-rares : 45 tours violents qui suintent de funk intense et enregistrements inédits piratés dans les studios de l'époque. Pourtant le bonhomme n'est pas un vrai DJ. Et il s'en fout. Pour preuve, il ricane en montrant qu'il ne possède qu'une seule platine dans son salon. Ceux qui ont déjà foulé la piste de ses mythiques soirées londoniennes savent qu'il néglige la technique autant que les effets. " Un bon DJ est un type qui ne passe QUE des bons disques ! Le reste, c'est des conneries " balance-t-il avec l'air de se moquer du monde entier. Après avoir rencontré le personnage, on ne peut que mieux apprécier la musique qu'il défend comme un pit-bull. Parce que ses vynils, usés par le poids des années mais toujours aussi funky, lui ressemblent étrangement. Celui que l'on apelle " The Legendary Keb Darge " est un bonhomme farouche sauvé de la dépravation pat la black music et le tae kwon-do (qu'il pratique encore chaque jour). Fort en gueule et attachant, vulgaire et snob à la fois, prétentieux mais vulnérable, l'Ecossais raconte son incroyable histoire en la ponctuant de cris rauques et d'incéssants " Fuck ! " pour illustrer une vie croquée à pleine dents jusqu'aux pépins.

Première question : qui fait la décoration dans les escaliers ?


(Rires) C'est le voisin d'en dessous, un barge. Tu as vu les putains de posters de pingouins et de phoques ? Ce gars a vraiment fait de l'asile, II dit que je suis célèbre et ça a l'air de l'exciter. Je l'ai déjà surpris en train de fouiller dans mes poubelles, ce con.. Ça fait rire chaque personne que je reçois, mais vivre au dessus d'un fou, c' est moins drôle au quotidien.

Plus sérieusement, comment as tu découvert la musique ?


Je me battais souvent dans la cour de récréation et un jour un Anglais m'a envoyé un fuckin' coup de pied sur la tempe avant de me casser le nez… J'ai fini à l'hôpital. De retour à l'école j'ai demandé au type :
"Comment t'as fait pour m allonger comme ça, en vingt secondes ??
- Je me suis inscrit au tae Kwon-do un art martial coréen !" a-t-il répondu. Comme Il m'avait quand même pété le nez, je suis allé voir ce que c'était que cette connerie. Le club était situé dans une base militaire de l'Air Force. Je m'entraînais plusieurs fois par semaine, et à la fin de l'année, ils ont fait une "Christmas Tao Kwon-Do Party". Un type avait amené ses disques, il les a donnés au DJ et soudain, la Northern Seul a incendié la soirée I Toute moche dansait partout ! Je n'avais jamais entendu un truc pareil, j' ai dit' "Shit ! Où est-ce quels peux trouver ce genre ce disques??'. A partir de cette soirée, je me suis mis à accompagné les gars du tae Kwon-doe dans un bar à Ligan (près d'Aberdeen) où l'on jouait cette musique Le bar vendait aussi des disques et j' ai commencé à en acheter

Quand as tu commencé à faire le dj ?

Je suis allé à l'université, un an seulement (il sourit), en classe d'histoire. J'adore l'histoire mais je trainais trop dehors avec les gars du tae twon-do. On écumait les bars qui ne passaient que des trucs de Marvin Gaye ou des disques Stax. Nous, on arrivait avec nos disques et on Insistait pour qu' ils jouent notre Northern Seul. A l'époque ce qu'on appelait "Northern Soul", C'était un ensemble de styles différents : funk américain, soul anglaise ou même des trucs de jazz. On commençait à peine à entendre ces genres de musique dans les grandes villes comme Manchester ou Aberdeen. On passait nos nuits au Center City Soul Club, un petit club assez réputé d'Aberdeen, de plus an plus de monde venait danser et écouter nos disques. Un jour, le patron m'a dit "Eh merdeux ! Je connais rien à cette musique mais je te donne de l'argent si tu viens mettre tes putains de disques ici tous les soirs". C'était en 1975. A cette époque, j'ai fait tous les jobs de merde : j'ai travaillé sur les chantiers, sur les bateaux de Pêche, dans les cuisines des restaurants... Tout ça pour pouvoir me payer les disques. J'ai même commencé à vendre de la came, c'était l'époque des 70's tout le monde en voulait. J'en prenais pas trop mais j'en vendais beaucoup I! (rires) J'allais aux États-Unis pour dépenser tout mon fric dans ces putains de disques. Je ramerais aussi quelques substances de là bas, quelques drogues qu'on ne trouvait pas ici et qu'on pouvait vendre assez cher. Je planquais la came dans les pochettes des vynils pour passer les frontières. J'ai fait ces combines et ces jobs pourris pendant 15 ou 20 ans. J'étais connu comme un des meilleurs DJ de Northem Soul du pays, mais à cette époque, un DJ ne se faisait pas assez de fric pour en vivre. Entre 1975 et 1985, on m'invitait déjà dans des soirées à Leeds, Manchester, Birmingham et un peu partout en Grande-Bretagne. J'avais ma petite réputation.

Pourquoi as tu déménagé à Londres ?

En 1978, moi et mon pote, on était en train de braquer une pharmacie de nuit. Et puis dans la boutique, il y avait cette petite lumière rouge qui clignotait. "Bip, bip, bip… " Qu'est ce que c'est que cette connerie ? ... "Bip, bip bip..." Et tout d'un coup, ça a été le "Pin-pon-pin-pon " des flics qu'on a entendu. C'était la première fois qu'on voyait une alarme électronique, on venait de se faire baiser par la technologie. Toutes les pharmacies ont vite été équipées d'alarmes électroniques, les gens ont commence à produire leur came à la maison. Mais c' était risqué tout le monde s'improvisait chimiste et j'ai quelques potes qui y sont restés à force de prendre n' importe quoi. En 1979, il y eut un grand scandale, 10 personnes ont été retrouvées étendues, mortes sur le sol après une party où la came était mauvaise. J'ai dit "Fuck this ! It's over". London me paraissait la meilleure ville pour arrêter tout ça parce qu'il ne se passait rien, c'était la ville la plus rasoir du Royaume Uni. J'ai laisse tomber la came, même la musique pendant un bon moment, j'ai pris un job Jean et je suis devenu un être humain. (Rires)

C'est pas trop pénible la condition humaine ?

Si, mais c'est quand même mieux que le deal de came et la déprave...

Donc, tu as réussi à arrêter la came mais pas la musique ?

Je m'y suis remis progressivement, je ne voulais pas que la musique me fasse replonger dans mon ancien style de vie. En 1984 et 1985, j'ai été élu meilleur Northern Soul DJ du pays. J'ai même fait une compilation de Northern Soul qui porte mon nom. J'étais réputé pour avoir des disques introuvables, tous ces vynils de soul américaine que j'avais acheté lors de mes périples aux USA. Même là-bas, personne n'en voulait, c'était les disques les moins chers, 10 cents chacun. Les vendeurs me disaient "Why do you want this nigga shit for ? ". J'achetais toutes les pochettes qui rassemblaient à de la musique noire. Dans le tas, il y avait 10% de Northern Soul et le reste, c'était de la funk bizarre de l'époque Et en 1987, quand j'ai ai divorcé de ma première femme, j'ai dû vendre ma collection de Northern seul pour me débarrasser de ses putains d'avocats. Ensuite je suis tombé amoureux de cette Japonaise qui voulait rentrer au Japon et j'ai dit "Je viens avec toi". . Mais qu'est-ce que je pouvais foutre là bas pour gagner ma vie ? Tout ce qu'il me restait, c'était les disques de funk que j'avais ramené des USA et que je n'avais jamais écouté parce que tout le monde ne demandait de jouer de la Northern Soul. En les mettant sur ma platine, je me suis rendu compte que c'était de la tuerie. J'ai commencé à essayer d'imposer ça dans quelques boites au Japon en bluffant "C'est le nouveau style qui marche chez nous en Europe " Et les Nippons me disaient "Yeah man, mets du funk !". J'ai longtemps joué au Gold Club, une grande boite de trois étages à Shibuya. Les patrons me donnaient 700 pounds(1 pound =10 francs - NDR) pour une soirée alors qu'en Angleterre, même les meilleurs clubs te filaient 20 pounds à tout casser. J'ai dit "Fucking hell ! " Cette funk est encore meilleure que ce que je pensais !!" (II ricane) Au bout de six mois, quand mon visa a expiré, je suis passé par
les USA pour acheter encore plus de funk et je suis revenu Ici pour essayer de m' imposer comme un DJ de funk à Londres. Voilà comment j'ai commencé à pousser le funk.

C'était le début des soirées Deep Funk qui t'on rendu célébres..

Ça n'a pas été si vite. En 1990, j'ai fait mes premières soirées funk à Londres au club qu'on appelle The Wag. Il y avait peut-être 50 personnes au début, mais c'était 50 personnes qui dansaient, qui se lâchaient toute la nuit, j'avais rarement vu ça. Je me suis dit "Damned ! Cette musique est puissante" . Après avoir tourné dans quelques boites londoniennes avec plusieurs potes, on a installe nos propres soirées Deep Funk en 93. On tournait dans différents clubs mais on perdait trop d'argent, les gens n'étaient pas prêts, Ils préféraient la pop, la rock ou des trucs soul pourris. Mes amis ont laissé tombé, mais moi je voulais continuer, alors je suis allé chez Madame Jojo's. Le samedi soir iI n'y avait pas d'animation spéciale, juste le bar pas très fréquenté. J'ai dit "Si je joue ici, je peux faire venir au moins 50 personnes." On m'a dit d'accord. La première semaine, c'était pas mal. Mais la deuxième semaine, Stanley Kubrick et Tom Cruise se sont pointés! On était sur le cul. En fait, ils avaient tourné "Eyes Wide Shut" dans ce club quelques mois auparavant, et comme ils passaient à Londres, ils ont débarqué là-bas à l'improviste. Un journaliste du magazine "Time Out " l'a su et le lendemain, iI y avait un gros article dans "Time Out" : "The new underground scene in London : Deep Funk at Madame Jojo's with Keb Darge ! ' . Alors que ça faisait ces années que j'insultais "Time Out" au téléphone parce qu'ils parlaient des soirées de Norman Jay et de tous ces types qui jouent du funk pour enfants, sans jamais promotionner mes soirées Deep Funk. Depuis ce jour, il y a toujours eu beaucoup de monde à mes soirées. Je continue de jouer là-bas le vendredi soir, et je fais des guets le samedi dans d'autres clubs. On me propose désormais de venir jouer à Barcelone, à Amsterdam au Canada, au Japon... Les compilations BBE ont répandu mon nom à travers le putain de monde, I love it !

Comment est venu l'idée des compilations sur le label BBE ?

J'ai rencontré Ben et Pete (les deux boss du label) à l'époque où ils n'étaient que DJ. Je distribuais des flyers devait les clubs prestigieux de Londres pour promotionner mes petites soirées Deep Funk, et eux aussi attendaient dans le froid pendants des heures pour promotionner leurs soirées Barely Breaken Evens. Forcément, poireauter dans le froid ensemble a créé des liens. On s'invitait régulièrement dans les soirées des uns et des autres. Ensuite quand ils ont monté leur label, ils sont venus me demander ce compiler mes disques de funk et de soul. J'ai répondu "Fuck off "" parce qu'au milieu des années 90, ma réputation de DJ n'était pas encore assez étendue. Je savais que si je faisais des compilations avec mes disques rares, les DJ célèbres comme Norman Jay ou Gilles Peterson joueraient mes morceaux en prétendant que c'est eux qui les avaient découvert.

L'éternelle guerre des collectionneurs de disques…

Mais bordel, c'est pas eux qui ont passé des heures dans des boutiques pourries à dépouiller les sacs à disques entre les cafards et les araignées pour dégoter tout ces trucs ! (Rires) Mais BBE insistait: "On mettra ton nom en gros sur la pochette. Tu ne peux pas garder cette musique pour toi..." Et je répondais "Les gens n'ont qu'à venir à mes soirées !!". Je faisais le malin mais je savais qu 'ils avaient raison, et au bout de quelque temps, j'ai fini par accepter.

On a parfois l'impression que tu as privilégié la rareté par rapport à la qualité…

Non, je ne crois pas. Je n'oublie pas l'essentiel : le son ! Je SUIS capable de jouer du James Brown pendant une heure pour chauffer le dancefloor. Mais passer des disques toute une soirée sans faire découvrir un seul nouveau morceau au public ? Quel putain d'ennui ! Autant rester chez soi ! La fin des années 60 et le début des années 70 sont les périodes que je trouve les plus intenses pour cette musique noire underground, la vraie. Pas Stax et Motown pas James Brown pas Kool And The Kang, pas Marvin Gaye et Curtis Mayfield qui sont des chanteurs exceptionnels mais qui ne représentent pas leur époque à eux seuls. On nous rebat les oreilles comme si rien d'autre n'avait existé, et on oublie tous ces labels minuscules qui n'ont jamais produit qu'une poignée de 45 tours avant de se casser la gueule. Pour moi, c'est ça la vraie musique noire underground de l' époque.

Tu es en mission ?

Yeah . Exactement j'y prends du plaisir, mais ça m énerve aussi. Quand, j'allume ma téle. Ils te présentent Stax et Motown comme "The History Of Black Music"... Jamais de la vie! Ces émissions racontent la vie des musiciens noirs célèbres mais jamais la vraie histoire de la musique noire dans son ensemble. Et tous les petits groupes qui ont influencé les grands noms ? Tous ces chanteurs qui ont fait deux pauvres disques fantastiques ignorés par le putain de monde entier ? J'imagine que c'est un peu comme le Rap aujourd'hui : les plus célèbres ne sont pas forcément les meilleurs et il y a plein de groupes inconnus se débrouillant pour sortir des vynils à quelques milliers d'exemplaires qui sont bien me meilleurs que certains albums distribués par les majors...

Pourquoi avoir choisi le label BBE et pas un autre ? Qu'est ce qui vous réunit ?

Une philosophie : creuser plus loin dans la recouverte d'artistes du passé. La soul et le funk ont encore beaucoup de talents qui méritent d'être connus. Pour cela, on a demandé a des noms célèbres comme Pete Rock, Dj Shadow ou Kenny Dope de participer. Ces gens célèbres nous aident à guider le public vers des artistes anonymes, vers des compilations de morceaux que personne n'aurait acheté si ce n'était pas Pete Rock qui les sélectionnait. Grace à la notoriété que BBE a réussi à se forger, on espère que le public continuera d'acheter nos disques même quand on va produire des musiciens vraiment inconnus comme Michael Orr, un vieux chanteur noir qui habite dans le Connecticut et que personne ne connaît. J.'ai d'ailleurs mis un titre de lui sur "Soul Spectrum Vol. 1", une chanson issue de son unique album autoproduit datant des 70's. Depuis, il n'a plus rien sorti, mais l'important est qu'il soit vivant et qu'il il chante toujours comme un dingue. L'argent que BBE a ramassé avec les compilations est réinvesti dans ce genre de projet.

Et les Newmastersounds, comment les as tu découvert ?


J'étais avec Kenny Dope chez Vynil Junkie un sou-sol où l'on vend des vinyls à Londres. Le type du shop s'est mis à jouer leur 45 tours et… damned ! C'était fort ! Un des trucs les plus puissants que j'aie entendu ! Kenny et moi avons acheté tout le stock de 45 tours et après ça, j'ai pris contact avec eux. Mon but est d'avoir de nouveaux disques de funk qui cartonnent pour pouvoir les jouer en soirée. C'est ça que j'aime faire danser les gens. Mais comme les vieux disques sont de plus en plus difficiles à trouver et de plus en plus chers, la solution pour moi est de produire de nouveaux groupes qui jouent dans ce style.

Ça sonne terrible mais quel est l'interêt de produire un groupe qui joue exactement comme ceux que tu mets sur tes compilations ?

Je ne crois pas en Ia nécessité absolue d'évoluer. Pourquoi la musique doit-elle forcément évoluer ? Le but de la musique, c'est de donner du plaisir. Si un certain genre te donne du plaisir, pourquoi essayer de le changer? Aujourd'hui, une des scènes les plus en mouvement est le UK garage, et qu'est-ce que j'en ai à foutre du UK Garage ? Pour moi, ça reste de la merde. (Rires) Je préfère mon doo-wop des années 60. En tant que DJ, Je veux apprécier les disques que je passe. Je me fous d'être un DJ juste pour la hype, je veux être un DJ parce que je veux que les gens partagent la musique que j'aime et c'est tout. A la base, quand j'étais jeune, ma motivation était de la danser, mais comme personne ne la jouait je m'en suis chargé. D'ailleurs, je suis toujours un putain de bon danseur.

Quelles sont tes intentions en lançant le label Deep Funk ?

Mon objectif est de produire des nouveaux groupes. Mon label sera distribué par BBE pour qui je vais continuer à faire des compilations. Mais Deep Funk ne fera pas de rééditions, seulement de la production de groupes modernes. Il y a aussi The Imaginery Vision qui est un duo composé de Nick Van Guelder qui été batteur pour Jamiroquai avant sa période commerciale, et de moi. Nick venait tout le temps à mes soirées et on répétait parfois chez moi ou chez lui, on essayait d'avoir le bon son et on a sorti un 45 tours. Mais quand on a entendu New Mastersounds, j' ai dit " Fuck ! C'est bien mieux que nous !" (rires) Après l'album de New Mastersounds, la prochaine sortie devrait être le groupe Speedometer en février. Tout ce qui vient jusqu'à mes oreilles et qui m'excite, je le sortirai. Je me fous de l'aspect conmmercial, je ne vais pas faire un disque parce que je sais qu'il peut marcher, je veux mourir fier. (Rires)

C'est un travail nouveau pour toi de diriger et de produire les groupes. Pourquoi avoir choisi de mixer et masteriser l'album de Newmastersound de façon très propre ?


C'est un équilibre à trouver parce que si le son n'est pas assez propre, on ne peut pas jouer les disques en soirée. Regarde par exemple les productions au label Soul Fire (NYC) qui sont excellentes mais trop crades pour les soirées. J'aime le son des vieux vinyls mais il faut aussi reconnaître les avantages de notre époque On voulait que le mix des New Mastersounds défonce les enceintes. J'en suis plutôt content, c'est ni trop ruff m trop clean. II y a quand même des labels de soul-funk qui ont réussi a avoir leur propre son comme Stonethrow Records (LA) ou Desco Records (UK), le but est que celui de Deep Funk se démarque aussi.

Il paraît que tu t'es brouillé avec Gilles Peterson ? (DJ et figure de proue de la scène anglaise, fondateur du label Talkin'Loud qui a revelé Brand New Heavies, Galliano…)

Je ne devrais pas parler de ça, mais bon… Je me suis énervé contre un journaliste allemand qui m'a demandé si Gilles Peterson était une de mes sources d'inspirations. J'ai gueulé "Mais tu écoutes quand je te parle ? J'ai commencé à passer des disques dans les clubs en 1975! A cette époque, Peterson n'était qu'un petit morveux ! ". Je lui ai raconté qu'à Londres, Gilles Peterson payait les clubs pour qu'ils le programment en exclusivité. C'est pourquoi certains DJ comme mon pote Bob Jones le détestent. Gilles s'est servi de son argent pour se faire un nom, ce qui est un peu douteux comme méthode. Les journalistes allemands ont publié tout ça et Gilles m'a téléphoné apres voir lu l'interview : "Pourquoi est-ce que tu agis comme un gamin de 12 ans?" (Rires) Bon, on s'entend mieux désormais, il est cool.

Il a changé d'état d'esprit ?

En fait, il essaye désespérément d'être célèbre et reconnu. II y arrive pas mal.
Même si je pense qu'il n'a pas une si bonne oreille musicale que ça. Sa compilation
sur Talkin' Loud, c'est en majorité des disques que Bob Jones et d'autres lui ont donnés. II a acquis une réputation de DJ pour ses shows sur Radio One (la plus Célèbre à Londres - NDR) mais selon moi, Bob Jones ou moi sommes meilleurs. Gilles joue un bon disque sur trois, alors que chacune de nos selections est une putain de bombe, même dans d'autres styles que le funk.

Quelle est la définition du " Deep Funk " ?

C'est un peu mon surnom et le nom de mes soirées parce que j'ai la prétention de dire qu'on creuse plus profond dans l'histoire de cette musique en allant chercher des morceaux obscurs et tellement étincelants à la fois... En tant que genre de musique, la "Deep Funk" représente pour moi le "pure, honnest and raw Sound' de cinq jeunes Noirs déshérités qui, pour enregistrer leur funk, se payent une séance de studio avec l'argent qu'ils ont économisé pendant six mois. Eux ils n'ont ni marketing, ni promotion, ni maison de disques ! Leur seule chance de réussir, c'est de faire un putain de bon disque. Et ce putain d'enthousiasme désespéré, cette pureté dans la démarche, sans concept, sans gimmick, ça donne un son unique que j'appellerai Deep Funk.

Tu trouves que la musique actuelle se perd un peu trop dans les gimmicks ?

Beaucoup trop. C'est pour cela que je déteste la pop et que je hais aussi la majorité des productions house et des productions Hip-Hop. On ne vend que des concepts, que l'image de quelque chose ou de quelqu'un, la musique vient seulement après. Je veux que les gens apprécient la musique pour ce quelle est vraiment. Je ne veux pas qu'ils pensent que " Yeah ! I'm hardcore, l'm a gangsta from LA !" ou une autre connerie. Pour moi la grande période au siècle dernier, c'était entre 1940 et 1980. La fin des 70' s a montré les premiers signes de faiblesse Je suis allé me tourner le 31 décembre 1979, et quand je m suis relevé le lendemain matin, il n'y avait plus rien. (Rires) La technologie et les médias avaient tout tué.

Est-ce pour cette raison que les pochettes chez BBE sont un peu simples voir un peu baclée ?

Moi je les aime bien. (Horribles formes géométriques aux couleurs 70's on dirait le papier peint des chiottes de votre grand-mère - NDR).On essaye pas de vendre l'image de la funk, on essaye de vendre la funk. Fuck Off !! Tu ne verras pas de belles photos de Noirs avec des énormes afros ou des pantalons en cuir à la old-fashion, non, non.

Tu as aussi fait des compilations pour le label français Soul Patrol ?

Pas du tout ! La vérité, c'est que Nicolas, le patron du label, est venu chez moi. Et il a vu tous mes disques, il a dit "Ouah ! Est-ce que je peux en enregistrer quelques-uns uns pour mon émission de radio ?". Bien sur Nicolas, sers-toi. Et quelques semaines plus lard, je retrouve tous ces titres sur une compilation. J'ai participé sans la savoir (il rit jaune). Mais bon, il m'a donné les crédits, je l'aime bien. Il est malin, tricheur et roublard mais il aime la musique. En fait, il est un peu comme moi, quoi.

Et la compilation pour le label japonnais Beam Stream ?

J'en suis très fier. Comme les Japonais aiment différents trucs, j'ai pu mélanger les genres, cela ressemble plus à ce que je ferais si je n'avais pas de contraintes

Quelles contraintes ? BBE te permet de réaliser des compilations de titres totalement inconnus et introuvables, où sont les contraintes ?

Tout va bien avec BBE, mais il a fallu classer chaque compilation par style : Funk Spectrum, Jazz Spectrum, Soul Spectrum . Je ne peux pas mettre vraiment ce que je veux sur chaque disque parce qu'ils disent que les gens seraient perdus. Mais attention je ne me plains pas. C'est vrai que j'ai une grande liberté chez BBE. Sur "Soul Spectrum 2" par exemple, j'ai essayé de montrer un panel de ce que sont vraiment la soul et ses racines en incrustant aussi des titres de doo-wop de la fin des années 50. Il n'y a pas de secret : la bonne musique est la putain de bonne musique. Surtout quand on écoute les disques de la fin des années 50 qui annoncent les prémisses de tous ces styles funk et seul. Ecoute ce disque, ce n'est pas vraiment ton époque mais écoute quand même.. (II met un 45 tours sur sa platine: "Doctor Ross and the Orbit", 1955...) Tout le monde croit que le Rock A Billy était une musique de fachos, mais écoule ça...


C'est pas mon truc, c'est trop rock. On dirait un peu du rocksteady jamaicain avec plus de guitares et moins de groove
Oui mais ça date de 10 ans avant le rocksteady ! Ce sont les racines de la musique noire, d'ailleurs c'est un Noir qui chante...

Combien as tu de disques ?

Je l'ignore. J'en ai vendu beaucoup pour payer les avocats. J'aurais pu me faire dix fois plus de blé, mais il me fallait de l'argent rapidement donc j'ai bradé pour 20 pounds certaines pièces que j'aurais pu vendre 80 pounds. Et j'aurais préféré par-dessus tout garder mes disques. Je n'ai jamais été vraiment riche, mais je me suis toujours débrouillé pour trouver des disques rares : dans les brocantes, les marchés, les vieilles boutiques... Ce sent des endroits où même si tu n'as pas un un rond, tu peux faire du troc et renouveler ta collection.

Quelle est ta définition du bon disque ?

II n y a qu'une seule vérité : fucking listen to it ! "

Te considères tu comme un collectionneur ?

Forcément, même si je n'ai pas le côte archiviste de certains, genre "II me faut ce disque avec la rondelle bleue, moi je n'ai que l'édition avec la rondelle noire "... C'est nul. Les types comme ça sont juste des matérialistes qui font ça pour le prestige. Pas pour l'amour de la musique. Moi, le prestige, je ne le trouve que quand je passe le disque en soirées et a ce moment-là, je me fous de sa couleur ou ce son poids. Bullshit! J'aime scotcher tout le monde avec un morceau que personne ne connaît, c'est tout ce qui me plait.

Tes labels préférés ?

Laisse tomber. Ceux que je préfère sort des labels qui ont sorti 3 ou 5 disques, parfois 10 ou 15 disques à tout casser avant de mourir. Ce ne sont pas des labels dont tu peux trouver les disques au Virgin Megastore. A la fin des années 70, quand j'allais beaucoup aux USA, je téléphonais carrément aux studios d'enregistrement, aux radios, pour venir puiser dans leurs stocks. A l'époque, il n'y avait que peu de radios nationales, on diffusait la musique à une échelle régionale. Mes meilleurs disques, je les ai récoltés comme ça ou chez des types qui vendaient leurs collections. Rarement dans des putains de magasins.

Quelle est la pire aventure qui te soit arrivée en cherchant des disques ?

On roulait en voiture dans un ghetto de Miami. On passe devant un magasin de disques où une foule de Noirs se bousculait. A l'intérieur, l'endroit était bondé. J'insiste pour qu'on s'arrête, mais les deux mecs avec qui j'étais refusent. J'insiste encore, et finalement, au moment où I'on s'apprête à faire demi-tour, deux voitures débarquent et nous bloquent le passage, crissements de pneus et claquements de portières. Un type sort de la première caisse et décharge son fusil à pompe dans le pare-brise de l'autre. Deux morts sur les banquettes. Les tueurs s'échappent, les flics arrivent et nous embarquent sans poser de questions. Ils voulaient bien croire que c'était pas nous qui avions shooté ces gars, mais trois blancs dans une voiture en plein milieu d'une fusillade dans un des plus noirs ghettos de la ville, ils trouvaient ça trop louche. On a gagné des heures d'interrogatoire au poste de police. Une autre fois, c'était à LA en 1984, on m'avait donné le numéro de téléphone d'un veux collectionneur qui venait de mourir et dont la femme vendait la co llection. Je téléphone tous les jours pendant une semaine, la veille me répond "Rappelez demain !". Finalement, à force de la harceler, elle me file un rendez-vous vers midi. Quand je sonne, elle hurle de la fenêtre "C'est vous pour les disques ? ". Elle me reçoit en robe de chambre, me propose un coca et revient avec une carabine: "Je te préviens si tu voles un seul disque, je te troue le cul !'". Elle m'emmène dans une espace de grenier au fond du jardin où les disques étaient en train de moisir. Au rez-de-chaussée, il y avait les vynils d'Elvis et tout le rock de merde, et à l'étage, la musique noire empilée comme du linge sale. J'avais des cafards qui me montaient sur les bras dès que j'y mettais les mains. C'était vraiment un mauvais plan, pas un seul disque à acheter, rien. Je finis par choisir trois disques pour être poli et on retourne dans la maison. Entre-temps, son fils est arrivé. II gisait, étendu au milieu du salon, avec une bouteille de whisky dans chaque main. Je donne les disques à la mère pour qu'elle vérifie les prix. Elle se met à râler: "Tout ce dérangement pour trois disques de negro à cinq dollars, ils font chier ces étrangers." Soudain, le fils se redresse brusquement, lui balance une droite dans la mâchoire et crie "Shut Up, Bitch" I Elle s'écroule par terre, inconsciente. Le fils prends mon pognon en s'excusant: "Désolé, ma mère est débile, elle ne sait pas recevoir les gens." Je m'empresse de partir, alors qu'il se dirige déjà vers le bar au coin de la rue avec mon argent dans la main.

David Commeillas

Interview et photos : David Commeillas

Publié avec l'autorisation de Sear, rédacteur en chef.
Vous pouvez retrouver un article sur Patrice Rushen ( ainsi que d'autres interviews très intéressantes comme par exemple celle de Jacques Verges ) dans le N° 5 de Get Busy

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www.myspace.com/kebdarge

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