Interview - Marcos Valle

Jeudi 5 Janvier 2006

Parmi les petits génies de la musique brésilienne, Marcos Valle fait figure de proue ; compositeur de plusieurs centaines de morceaux allant de la bossa-nova à la pop music en passant par la musique de film, multi-instrumentiste et arrangeur des plus grands aux USA. Son talent n’a d’égale que son aisance sur scène.
Redécouvert par les DJs londoniens dans les années 90, ses disques sont aujourd’hui la chasse gardée des collectionneurs.
C’est lors de sa venue à Paris pour un concert hommage à Tom Jobim et Vinicius de Moraes que nous avons eu l’immense honneur de le rencontrer. Entouré de quelques unes des plus grandes figures de la bossa-nova (Roberto Menescal, Wanda Sa, Carlos Lyra et Celso Fonseca), nous avons pu entendre Os Grilos et Mentira dans des versions live n’ayant rien perdu de leur groove tellement brasileiro.


Quelle a été votre première approche de la musique?

Ma grand-mère était pianiste classique. Ma mère aussi.
Jeune, j’écoutais beaucoup de musique populaire brésilienne à travers les disques ; la musique m’attirait beaucoup.

Comme les choros ?

Marcos Valle dans les années 60
Marcos Valle dans les années 60
Plutôt des rythmes comme le baiao* ou la samba.
Mais ma grand-mère prit l’initiative de m’apprendre la musique classique. Elle m’emmena au Conservatoire où les professeurs me jugèrent apte à poursuivre des études de musique classique. Cela dura 13 ans.
Ils m’enseignèrent Ravel , Debussy ou Chopin , ce qui m’apporta beaucoup à l’époque. Mais au fond de moi, j’avais toujours cette musique populaire.
Le fait d’apprendre l’accordéon me poussa à jouer pas mal de baiaos, et c’est ainsi que s’est fait la transition.
Je commençai alors à jouer dans des clubs, juste pour le plaisir, sans gagner d’argent. Petit à petit, j’y pris goût.
A cette même époque, je démarrai aussi mes études d’avocat ; je suis sûr que j’aurais fait un avocat du tonnerre !! Mais la bossa-nova connut ses premiers pas avec Joao Gilberto (c’était en 1958). La guitare d' Antonio Carlos Jobim me rendait fou, alors je me mis à la guitare. C’était facile car j’avais déjà les connaissances musicales.
En 1963, parurent les premiers enregistrements de mes compositions.
En 1964, mon premier album ; celui-ci fut tellement bien reçu que j’arrêtai mes études pour poursuivre ma vie dans la musique.

Après avoir écrit quelques uns des morceaux les plus célèbres de la bossa-nova, vous changez de direction à la fin des années 60 pour des compositions plus pops…

Oui, comme je vous l’ai dit, j’ai été beaucoup influencé avant la bossa-nova par le baiao et le jazz.
A la fin des années 60, je sentis le besoin que ces influences ressortent ; le premier album était 100% bossa-nova parce que c’était la mode !
En fait, ma musique est un mélange de différentes musiques. Et c’est toujours vrai aujourd’hui.

Comment le public brésilien reçut-il vos albums dans les années 70, car ce n’était pas de la bossa-nova, c’était vraiment nouveau ?

Interview - Marcos Valle
Certaines personnes furent très surprises, mais beaucoup apprécièrent davantage ; les jeunes aimaient vraiment.
L’harmonie est très importante ; cela vient de mon éducation classique, de Jobim , entre autres. Mais le rythme est quelquechose de si fort dans la musique !! J’adore créer de nouveaux rythmes, même s’ils sont inclassables : une combinaison de baiao, de samba, de jazz, le tout bien mis en avant !
La bossa nova utilise très souvent le même rythme ; moi je voulais aller plus loin !!
Aujourd’hui, les gens connaissent mon style de musique. Parfois ils l’expliquent par écrit dans des journaux ou des livres et mettent donc des mots sur mes musiques, alors que moi-même je ne sais exactement quel style je joue… Les japonais sont très forts pour ça.
Je joue juste de la musique, je la crée mais je ne peux l’expliquer. Ils l’appellent bossa-nova car c’est le mélange de plusieurs éléments que j’ai dans ma musique.

Lorsque vous êtes arrivés aux USA au milieu des années 70, vous avez retrouvés les musiciens brésiliens qui y étaient comme Airto Moreira, Joao Donato ou Eumir Deodato ?

Oui, c’était le bon temps.
J’avais déjà été par le passé deux fois aux Etats-Unis mais ce n’étaient que de cours séjours.
Je ne pouvais pas vraiment partir du Brésil, ça m’était difficile.
Mon premier voyage eut lieu en 1965 avec Sergio Mendes mais je ne restai qu’un an et 3 mois. Un jour je suis allé voir Sergio et je lui dis :
- Je suis désolé, il faut que je rentre au Brésil
- Hey, reste avec nous !!
- Non, il faut vraiment que je rentre !

Je suis ensuite retourné aux USA lorsque Summer Samba devint un hit. J’y fis quelques shows TV, enregistrai deux albums : Samba 68 et Braziliance puis revins.
Mais en 1975, le régime militaire était vraiment très dur au Brésil, la censure était très forte et je commençai à en avoir marre!! Alors je décidai de partir aux USA, sans contrat, sans savoir combien de temps je resterais.
J’arrivai à New-York où vivait mon ami Deodato . Je logeai à l’Adams Hotel (j’en ai fait un morceau d’ailleurs) mais un jour je dis à Eumir : «Je ne peux vivre dans un lieu sans plage !! »
Vous savez, je suis un surfer, j’adore ça !! Alors je pris la décision d’aller à Los Angeles.
Deux semaines après être arrivé, je reçus un appel de Martin Page qui produisait l’album de Sarah Vaughan . Il savait par Sergio Mendes que j’étais à L.A.
L’album qui s’appelait Sarah Vaughan Songs the Beattles comportait un morceau de George Harrison Something et elle voulait une ambiance brésilienne. J’étais très ému car j’adorais Sarah, et je lui fis donc cet arrangement. Nous sommes devenus amis et quelques années plus tard elle enregistra quelques autres de mes chansons.
Je travaillai ensuite avec le groupe Chicago . J’adorais leur musique, mélangant jazz et rock. Il m’appelèrent en tant qu’arrangeur ; leur percussionniste brésilien Laudir De Oliveira leur avait parlé de moi. Je suis allé chez eux, rencontrant ainsi Robert Lamm , Peter Cetera et Daniel Seraphine ; nous sommes devenus amis. Ils voulaient vraiment que je leur écrive une chanson.
Mais nous devions seulement écrire des chansons du groupe, alors je me mis à composer avec Laudir.

Comment avez-vous aborder l’écriture de titres jazz, rock ou disco ? Etait-ce différent de votre travail personnel ?

Interview - Marcos Valle
Comme je vous l’ai dit en début d’interview, la musique noire m’a toujours attiré. Parce qu’elle est similaire à la musique brésilienne ! Parce qu’elle est populaire !
Il y avait ce chanteur, Leon Ware ; il était l’ami de Marvin Gaye . Lorsqu’il décida d’enregistrer une de mes chansons, je vins en studio avec lui. Nous sommes devenus amis et avons écrit quelques morceaux ensemble.
Ensuite, Airto Moreira m’appela pour faire les arrangements de son album Touching you, Touching Me avec Flora Purim .
Les propositions de travail me faisaient rester aux Etats-Unis. Au bout de 5 ans, mon frère me demanda de revenir au Brésil et c’est ce que je fis.

Combien de morceaux avez-vous écrit durant votre carrière ?

Je pense en avoir composé à peu près 400 : entre mes propres chansons, les morceaux écrits pour les autres et les musiques de film.

Votre frère écrit-il toujours les paroles ?

Oui, la plupart du temps Paulo Sergio ( Valle , ndlr) écrit les paroles et j’écris la musique. Dans les années 60 et 70, 80% de mes compositions étaient avec mon frère. Après nous nous sommes un peu ouvert, surtout lorsque je suis parti aux USA notament avec Leon Ware . Il dut trouver d’autres partenaires au Brésil.
Quand je revins, il se remit à l’écriture, mais aujourd’hui je travaille aussi avec d’autres paroliers et parfois j’écris tout moi-même. J’aime travailler avec mon frère, mais aussi avec Joyce , Lulu Santos , Jorge Versilo , Cidade Negra , Gabriel Pensador . J’aime ce mélange avec de nouveaux artistes, cela fait partie de ma musique.

J’ai vu que vous avez joué avec Max de Castro sur un live. Que pensez-vous de cette nouvelle scène mélangeant funk et MPB ?

Je trouve ça excellent. Quand j’ai rencontré ces musiciens, Max de Castro, Jair Oliveira , Pedro Camargo ou encore Ed Motta, ils connaissaient toute ma musique à partir des années 60. Ils en savaient plus que moi :
- Non Marcos, tu as enregistré ce titre en 1963 !
- Désolé, je ne me rappelle plus…
Ils ont beaucoup étudié la musique, alors ils peuvent mélanger toutes leurs connaissances et de nouveaux éléments. Ils sont le lien parfait avec la musique brésilienne. Je suis très intéressé par les nouveaux courants musicaux. Ces jeunes musiciens étudient ce qui a été fait par le passé et composent de nouvelles choses ; ils sont le lien parfait ; vous ne pouvez arrêter la musique brésilienne ! C’est le début d’un nouveau courant !
Les gens pensent que tout le monde au Brésil connaît la bossa-nova ; car la bossa-nova est la musique la plus importante au Brésil. Mais la bossa-nova est vraiment de la samba et la samba est fantastique ! La bossa-nova est une autre manière de jouer la samba, ces musiques sont très proches même si je pense que le baiao est aussi important.

Quels sont vos projets actuels ? Etes-vous toujours chez Far Out ?

J’ai enregistré mes 3 derniers albums chez Far Out en Angleterre.
Dans les années 80, les DJ ont découvert ma musique et ont ressorti tout ce que j’avais enregistré au Brésil. Cette scène s’est étendu à l’Europe, c’est alors que j’ai commencé à tourner en Europe et au Japon. Plusieurs labels m’ont alors contacté pour un nouvel album. C’est avec Joe Davis , le patron de Far Out que j’ai eu le meilleur feeling : il connaît vraiment bien ma musique. Il est jeune et motivé. L’enregistrement s’est très bien déroulé.
Le premier album sorti est Nova Bossa Nova , puis ont suivi Escape et Contrast . D’abord distribués en Europe, ils sont ensuite sortis au Japon et au Brésil.
Mais aujourd’hui je viens juste de finir un nouvel album, Jet Samba ; il sortira d’abord au Brésil, puis au Japon et enfin en Europe. La promotion de l’album commence en novembre à Rio et Sao Paulo. Fin décembre, je serai au Japon, puis je me lancerai dans l’enregistrement d’un nouvel album pour Far Out avec une tournée mi 2006. Il faut que je dise à mon tourneur que je veux revenir en France !

Peut-être un projet avec Azymuth ?

Oh oui !! Car j’ai joué et tourné avec eux il y a deux ans au Japon pendant un mois avec Blue Note. Je les adore, je suis un peu leur parain. C’était super de partager la même scène !

Une dernière question : vous êtes fan de Fender Rhodes. Comment avez-vous découvert cet instrument ??

Interview - Marcos Valle
Ah, ah !! Lors de mon deuxième voyage aux USA, je suis allé voir Eumir Deodato . Il avait 4 piano Rhodes chez lui, et c’est ainsi que j’ai découvert l’instrument. Lorsque je suis rentré pour enregistrer l’album Previsao Do Tempo , je voulais enregistrer avec ces nouveaux claviers électriques, mais c’était un objet très rare à Rio. Le bassiste avec qui on a enregistré en avait un, c’est le sien qu’on entend sur l’album.
Finalement, c’est lorsque j’habitais sur la côte Ouest des USA que je me suis acheté mon premier Rhodes .

Qui joue du moog sur l'album Previsao do Tempo?

Zé Bertrami (du groupe Azymuth , ndlr) joue du moog. Il avait à peine eu une semaine pour se familiariser avec l’instrument !!
Il était au moog, et moi au Fender Rhodes !




* Baiao : musique populaire du Nordeste du Brésil, proche du forro.

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